L’IGF à l’ère de la souveraineté économique et de la modernisation stratégique de l’État

6/21/202612 min lire

La RDC a une dynamique démographique majeure portée par une population jeune, nombreuse et en forte croissance, susceptible de constituer à long terme un levier considérable de transformation économique et de développement régional. A cela s’ajoute de ressources minières, écologiques, et foncières. Malgré cette combinaison exceptionnelle, ce sous-continent continue de faire face à des fragilités structurelles persistantes en matière de gouvernance publique, d’infrastructures, de redistribution économique et de confiance institutionnelle. Plus de 85 % de la population congolaise vivrait encore avec moins de 3 dollars par jour.

Cette contradiction historique entre abondance stratégique et précarité sociale alimente depuis plusieurs décennies un profond sentiment de frustration collective où les richesses nationales peinent encore à se traduire en amélioration durable des conditions de vie, en consolidation institutionnelle et en perspectives économiques largement partagées.

Gouvernance publique et émergence de l’IGF

Le problème congolais ne réside cependant pas uniquement dans l’existence de la corruption et des détournements de fonds publics, comme le débat public tend parfois à le réduire. Il s’inscrit plus profondément dans une difficulté historique à convertir les ressources stratégiques du pays en capacité institutionnelle durable, en efficacité administrative et en développement largement partagé. Les textes juridiques existent souvent. Les mécanismes budgétaires existent également. Certaines obligations imposées aux acteurs économiques, notamment dans le secteur minier, prévoient déjà des contributions destinées au développement des communautés locales affectées par l’exploitation des ressources naturelles. De même, plusieurs obligations sociales et salariales, y compris celles relatives au salaire minimum, sont déjà clairement établies dans les cadres réglementaires existants.

L’une des principales limites réside moins dans l’absence de normes que dans la faiblesse des mécanismes et outils modernes de suivi, de traçabilité et d’exécution. Les institutions chargées du contrôle ne disposent pas toujours des outils numériques, des capacités administratives, des infrastructures informationnelles ou parfois même des prérogatives juridiques nécessaires pour assurer une supervision efficace des flux financiers, des engagements économiques et du respect effectif de certaines obligations sociales. Entre les textes, l’exécution administrative, le suivi financier et la visibilité réelle des résultats pour les citoyens, les écarts demeurent considérables.

Au fil des dernières années, l’Inspection Générale des Finances (IGF) a progressivement acquis une place centrale dans l’imaginaire institutionnel congolais. À travers ses missions de contrôle, d’audit et de surveillance des finances publiques, l’IGF a contribué à réintroduire l’idée selon laquelle l’État pouvait redevenir un acteur capable d’imposer une certaine discipline dans la gestion des ressources publiques. Cette visibilité institutionnelle a également permis de replacer la question de la redevabilité financière au cœur du débat national. Cette évolution institutionnelle s’inscrit d’ailleurs dans les missions fondamentales de l’IGF, articulées autour de la surveillance, de l’encadrement et de l’expertise des finances publiques congolaises. Néanmoins, la consolidation durable d’un État moderne ne peut reposer exclusivement sur une logique réactive de contrôle ou de sanction intervenant après l’apparition des dysfonctionnements.

L’évolution récente de l’Inspection Générale des Finances semble également refléter un élargissement progressif des priorités institutionnelles observé à travers les périodes marquées notamment par Jules Alingete Key et Christophe Bitasimwa Bahi. Là où les années précédentes ont fortement été marquées par une logique de visibilité disciplinaire et de réaffirmation de l’autorité de contrôle de l’État, les orientations actuelles paraissent progressivement accorder davantage d’importance à la consolidation stratégique des capacités administratives, à la réflexion institutionnelle et à la modernisation des instruments de supervision publique. L’un aboyait en permanence, tandis que l’autre semble prendre le temps de raisonner. Ceci illustre comment le niveau académique et le parcours intellectuel des dirigeants institutionnels influencent profondément la manière dont une institution perçoit ses priorités, conçoit ses réformes et projette son rôle dans l’évolution stratégique de l’État.

L’enjeu historique auquel l’IGF est désormais confronté consiste à évoluer progressivement d’une institution principalement corrective vers une institution capable de contribuer plus activement à l’amélioration structurelle de la gouvernance publique. À travers le temps, les institutions de contrôle des finances publiques ne se définissent pas uniquement par leur capacité à identifier les irrégularités financières, mais également par leur capacité à participer au renforcement des mécanismes institutionnels susceptibles de réduire durablement l’opacité administrative, les inefficacités budgétaires et la fragmentation de la gouvernance publique. La question centrale devient alors celle du rôle que l’IGF doit désormais jouer dans la modernisation durable de l’État, dans l’émergence d’outils contemporains de supervision économique et dans la consolidation de la souveraineté économique congolaise.

De « shérif » à stratège

Une gouvernance fondée exclusivement sur le contrôle a posteriori risque de demeurer enfermée dans une logique de réaction permanente. Les audits, les sanctions et les mécanismes de surveillance financière jouent un rôle essentiel dans toute démocratie moderne, particulièrement dans des contextes où les ressources publiques sont exposées à des risques importants de mauvaise gestion ou de détournement. L’expérience historique de nombreux États montre néanmoins que la multiplication des contrôles ne suffit pas, à elle seule, à produire une transformation durable de la gouvernance publique. Les institutions modernes cherchent également à réduire structurellement les conditions qui rendent possibles l’opacité administrative, les inefficacités budgétaires et certaines dérives financières.

L’évolution naturelle d’une institution telle que l’IGF ne consiste donc pas uniquement à renforcer les mécanismes de surveillance, mais également à contribuer davantage à la réflexion nationale sur les outils capables d’améliorer durablement la gouvernance publique et la souveraineté économique du pays. Cette évolution devrait également ouvrir la voie à un rôle plus actif dans la formulation de recommandations politiques, administratives et législatives destinées à moderniser la gestion publique. Une telle orientation constituerait une étape importante dans l’évolution institutionnelle du pays.

À travers son expérience du terrain administratif, des finances publiques et des mécanismes de fraude ou d’inefficacité budgétaire, ainsi qu’à travers l’expertise de ses cadres hautement qualifiés, l’IGF dispose aujourd’hui d’un capital stratégique d’information, d’analyse et d’expertise susceptible d’alimenter des propositions concrètes de réformes. Celles-ci devraient notamment concerner la numérisation fiscale, la déclaration annuelle numérique des revenus, la traçabilité des dépenses publiques, les mécanismes modernes de supervision des obligations sociales et économiques des entreprises minières ou encore l’intégration progressive des outils d’intelligence artificielle dans certaines fonctions de contrôle administratif. À mesure que ces mécanismes seront établis et consolidés, l’IGF et son Inspecteur général devraient progressivement devenir des acteurs majeurs de modernisation institutionnelle, de rationalisation administrative et de consolidation des capacités stratégiques de l’État congolais, conformément au rôle stratégique qu’exige désormais l’évolution contemporaine de la gouvernance publique.

La numérisation comme instrument de souveraineté

La numérisation de l’administration publique ne doit pas être perçue uniquement comme une modernisation technique ou bureaucratique. Elle constitue également un enjeu fondamental de capacité étatique et de souveraineté économique. Un État qui ne peut pas suivre efficacement ses flux économiques, ses dépenses publiques, ses recettes fiscales ou certaines obligations contractuelles gouverne imparfaitement sa propre économie. À l’inverse, la traçabilité numérique des opérations administratives permet de réduire les zones d’opacité, de renforcer la continuité institutionnelle et d’améliorer la capacité de l’État à organiser et superviser les activités économiques qui traversent son territoire.

La modernisation des finances publiques passe ainsi inévitablement par l’intégration progressive des outils numériques dans les mécanismes de gestion administrative et budgétaire. Le système fiscal congolais dispose déjà de plusieurs mécanismes de taxation des revenus, notamment à travers l’Impôt Professionnel sur les Rémunérations (IPR) ainsi que l’Impôt sur le Revenu des Personnes Physiques (IRPP). Une large partie de l’activité économique nationale demeure néanmoins encore faiblement intégrée dans une culture déclarative moderne et systématique. Plusieurs pays ont déjà engagé des réformes similaires de numérisation fiscale et administrative afin d’élargir la traçabilité économique, d’améliorer la mobilisation des recettes publiques et de réduire certaines formes d’informalité financière. L’IGF devrait également contribuer à l’émergence de réformes destinées à moderniser les mécanismes de déclaration fiscale, notamment à travers l’établissement progressif d’une déclaration numérique annuelle des revenus, effectuée par exemple chaque mois de janvier pour les citoyens disposant de revenus formels ou d’activités économiques identifiables. Un tel mécanisme permettrait, selon les situations fiscales concernées, soit d’identifier certains remboursements ou ajustements fiscaux en faveur des contribuables, soit de déterminer d’éventuelles obligations fiscales complémentaires.

Une telle architecture numérique permettrait également de renforcer la transparence des flux économiques, d’améliorer la traçabilité fiscale et de faciliter l’identification de certains enrichissements inexpliqués ou flux financiers potentiellement illicites. Le renforcement progressif des mécanismes de traçabilité économique et administrative devrait également contribuer à limiter certaines formes d’accumulation opaque de richesses en améliorant la visibilité institutionnelle des flux financiers, des patrimoines déclarés et de certaines interactions économiques stratégiques. Elle devrait aussi renforcer les capacités de vérification concernant le respect de certaines obligations sociales et salariales par les entreprises, notamment en matière de salaire minimum. Une telle modernisation devrait également ouvrir progressivement la voie à la mise en place de mécanismes d’identification administrative et fiscale plus intégrés dès la naissance, permettant une meilleure structuration des trajectoires économiques et sociales des citoyens tout au long de leur vie. Dans un système fiscal davantage numérisé et interconnecté, certaines déclarations familiales ou de dépendance devraient également être prises en compte dans le calcul de certains ajustements fiscaux, exemptions ou obligations contributives selon les cadres législatifs qui seraient éventuellement établis. L’élargissement progressif de la culture déclarative et de la traçabilité fiscale devrait ainsi contribuer à renforcer significativement les capacités de mobilisation des recettes publiques à moyen et long terme, particulièrement dans une économie où une partie importante des activités demeure encore faiblement formalisée, tout en consolidant la relation institutionnelle entre l’État et les citoyens.

Le secteur minier illustre particulièrement l’importance stratégique de cette modernisation. Plusieurs textes prévoient déjà des obligations économiques et sociales destinées aux communautés locales affectées par l’exploitation des ressources naturelles. Pourtant, le suivi de ces engagements demeure souvent fragmenté, difficilement accessible ou insuffisamment visible pour les populations concernées. L’IGF devrait ainsi soutenir l’émergence de réformes législatives ou réglementaires destinées à lui attribuer le pouvoir de superviser plus efficacement certains mécanismes numériques de suivi, les plateformes publiques de transparence ainsi que les systèmes de publication régulière des investissements sociaux réalisés par les entreprises minières. Des mécanismes comparables de publication et de suivi numérique existent déjà dans plusieurs juridictions minières à travers le monde afin d’améliorer la visibilité des obligations sociales et des investissements communautaires liés aux industries extractives. Une telle évolution devrait améliorer la redevabilité institutionnelle et renforcer la confiance entre les acteurs économiques, l’État et les communautés locales.

La souveraineté économique moderne ne dépend donc pas uniquement de la possession des ressources naturelles ou de la capacité de l’État à exercer un contrôle administratif ponctuel. Elle dépend également de sa capacité à organiser, suivre, sécuriser et légitimer les flux économiques qui structurent la vie nationale. La numérisation de la gouvernance publique apparaît ainsi non seulement comme un outil de modernisation administrative, mais aussi comme un instrument stratégique de consolidation institutionnelle, de discipline budgétaire et de patriotisme économique.

Intelligence artificielle et souveraineté informationnelle

Le développement progressif des outils d’intelligence artificielle devrait également transformer profondément les capacités de gestion, de contrôle et d’analyse des institutions publiques au cours des prochaines années. Dans le domaine des finances publiques, ces technologies pourraient contribuer à la détection de certaines anomalies budgétaires, à l’identification de schémas de fraude, à l’analyse des flux financiers complexes ou encore au suivi automatisé de certaines obligations administratives et contractuelles. Plusieurs administrations publiques à travers le monde expérimentent déjà l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les domaines de la détection de fraude, du contrôle fiscal et de l’analyse automatisée des dépenses publiques.

L’intelligence artificielle ne constitue toutefois pas un substitut aux institutions publiques, mais un amplificateur de leur capacité organisationnelle lorsqu’une architecture fiable de traçabilité et de gouvernance numérique existe déjà. Les États capables de structurer, protéger et exploiter stratégiquement leurs données disposeront progressivement d’un avantage important en matière de gouvernance économique, de mobilisation fiscale et de supervision administrative. Dans certains systèmes numériques intégrés, ces outils permettent déjà de rapprocher certaines déclarations de revenus avec l’acquisition de biens enregistrés tels que les véhicules, les propriétés immobilières ou certaines transactions foncières afin d’identifier d’éventuelles incohérences nécessitant des vérifications administratives complémentaires. À l’inverse, la fragmentation des données, l’opacité administrative ou la faiblesse des infrastructures numériques risquent d’accentuer certaines formes de dépendance technologique et institutionnelle. La souveraineté économique moderne dépendra ainsi de plus en plus de la capacité des États à maîtriser non seulement leurs ressources naturelles, mais également leurs infrastructures informationnelles et leurs capacités d’analyse stratégique.

L’IGF a déjà annoncé l’intégration progressive de certains outils d’intelligence artificielle dans ses mécanismes de contrôle et d’analyse des finances publiques. Une intégration durable et efficace de ces technologies nécessitera néanmoins l’émergence de nouvelles bases juridiques adaptées à la gouvernance numérique, à la protection des données, à la traçabilité administrative ainsi qu’aux mécanismes modernes de supervision financière. Dans cette optique, l’IGF devrait jouer un rôle plus actif dans la formulation et la transmission aux législateurs de projets de lois et de propositions réglementaires destinés à accompagner la modernisation numérique de l’État et l’encadrement institutionnel de ces nouvelles technologies. L’efficacité réelle de ces outils dépendra de la capacité de l’État à produire des systèmes numériques cohérents, interconnectés et régulièrement mis à jour.

Le patriotisme économique comme discipline institutionnelle

Le patriotisme économique ne peut se limiter à des discours symboliques sur les richesses naturelles ou à une simple affirmation de souveraineté politique. Il repose également sur la capacité des institutions publiques à protéger les ressources nationales, à moderniser les mécanismes de gouvernance et à transformer les richesses du pays en développement collectif durable. La discipline budgétaire, la transparence administrative, la modernisation fiscale ainsi que la traçabilité des flux économiques participent désormais pleinement de cette exigence de souveraineté économique.

Dans un environnement international marqué par l’intensification des rivalités autour des ressources stratégiques, des infrastructures technologiques et des chaînes d’approvisionnement critiques, les États institutionnellement fragiles risquent de demeurer structurellement vulnérables malgré l’abondance de leurs ressources naturelles. Les récents accords stratégiques, tels que le partenariat conclu entre les États-Unis et la RDC autour des minerais critiques et des chaînes d’approvisionnement, illustrent d’ailleurs le repositionnement progressif du pays au sein des nouvelles dynamiques géoéconomiques mondiales. Cette centralité croissante accroît simultanément les opportunités économiques du pays et les exigences institutionnelles liées à la gouvernance de ses ressources. La souveraineté économique ne dépend donc plus uniquement de la possession des richesses naturelles, mais également de la capacité de l’État à structurer, superviser et légitimer les mécanismes économiques, administratifs et technologiques qui organisent leur exploitation et leur redistribution.

L’évolution progressive de l’IGF vers une institution davantage tournée vers la modernisation de la gouvernance publique, l’intelligence stratégique et le renforcement des capacités administratives doit ainsi contribuer à consolider les fondements d’un État plus transparent, plus prévisible et plus capable de transformer ses ressources en confiance publique durable. La souveraineté économique congolaise apparaît alors moins comme un simple slogan politique que comme un projet institutionnel de long terme fondé sur la modernisation de l’État, la discipline administrative, la maîtrise informationnelle et la capacité organisationnelle des institutions publiques.

La souveraineté comme projet institutionnel

La RDC entre progressivement dans une période où les enjeux de gouvernance publique, de modernisation administrative et de souveraineté économique deviennent de plus en plus interdépendants. L’avenir de la souveraineté économique congolaise dépend moins des richesses naturelles elles-mêmes que de la capacité des institutions à organiser, superviser, tracer et transformer ces richesses en développement durable, en confiance publique et en stabilité collective pour les générations futures.

Les problématiques liées à la gestion des ressources naturelles, à la mobilisation des recettes publiques, à la transparence des finances publiques, à la transformation numérique et à l’émergence des nouvelles technologies ne peuvent plus être abordées de manière isolée. Elles participent désormais d’un même impératif de consolidation institutionnelle.

L’Inspecteur Général des Finances, Christophe Bitasimwa Bahii, docteur en sciences économiques et fort de plus de vingt-cinq années d’expérience dans les finances publiques, notamment comme Secrétaire général aux Finances depuis 2013, dispose du profil intellectuel, technique et institutionnel d’inscrire l’action de l’IGF dans une dynamique plus large de modernisation stratégique de la gouvernance publique et de consolidation des capacités administratives de l’État congolais.

À travers l’expérience qu’il a accumulée ainsi que sa formation académique et l’expertise technique des cadres de l’IGF, l’institution devrait assumer une responsabilité plus ambitieuse dans la réflexion stratégique sur l’avenir de la gouvernance publique congolaise. Cela impliquerait une contribution plus active à l’élaboration de propositions législatives et réglementaires destinées non seulement à renforcer l’efficacité des mécanismes de contrôle des finances publiques, mais également à accompagner la modernisation numérique, administrative et institutionnelle de l’État congolais. Une telle évolution est aujourd’hui difficilement évitable dans un environnement économique mondial de plus en plus structuré autour des données, des infrastructures numériques, des flux financiers complexes et des nouvelles capacités technologiques d’analyse et de supervision administrative.

La portée historique de cette nouvelle phase institutionnelle réside précisément dans cette capacité de l’IGF et de son Inspecteur général à aller au-delà de la seule logique de contrôle afin de participer plus profondément à la construction des instruments administratifs, juridiques et technologiques dont dépendra la souveraineté économique congolaise des prochaines décennies.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

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