Qu’est-ce que l’économie comme discipline scientifique ?

2/4/20262 min lire

La première chose que je précise généralement, c’est qu’il n’a jamais réellement existé de consensus absolu, peu importe qu’on lui attache les termes d’art, de science ou de discipline scientifique. La pensée économique a toujours contenu des traditions concurrentes, des présupposés moraux différents et des visions opposées de la société.

La pensée économique contemporaine repose sur l’héritage intellectuel de penseurs tels que Abu Hamid Al-Ghazali, Ibn Khaldun, Adam Smith ou encore Karl Marx, dont le PhD (non pas doctorat) était en philosophie. Cela rend difficile de réduire l’économie comme discipline scientifique à de simples équations. Ces figures fondatrices associées à l’économie n’étaient pas des économistes puisque l’économie ne s’était pas encore formellement séparée de la philosophie, de la pensée politique et de la réflexion morale. Il s’agissait avant tout de philosophes moraux cherchant à comprendre comment les sociétés organisent la production, le pouvoir, la richesse, le travail et la survie collective.

Dans cette perspective, l’économie comme discipline scientifique est l’exercice consistant à déchiffrer et décrypter la réalité sociale observée, que ce soit à travers les mots, les images, la philosophie, les mathématiques ou les statistiques, afin de porter des jugements moraux sur la manière dont les sociétés organisent la production, la distribution, le pouvoir et le bien-être humain. Les chiffres sont devenus le langage dominant de l’économie moderne, mais cette domination ne les rend pas intrinsèquement supérieurs aux autres instruments d’interprétation. Les mathématiques sont un outil de représentation, non un monopole de la vérité.

L’économiste observe donc des dynamiques, tente d’identifier des lois, naturelles ou institutionnelles, puis les interprète à travers un cadre idéologique et moral afin de produire des jugements moraux. En ce sens, plusieurs des textes économiques les plus influents sont fondamentalement des œuvres de philosophie morale. De The Wealth of Nations de Adam Smith à How to Pay for the War de John Maynard Keynes, ou encore aux travaux de ses adversaires intellectuels comme Friedrich Hayek, Milton Friedman ou Jacques Rueff, qui critiquait Keynes durant les débats entourant les réparations allemandes et l’ordre monétaire de l’entre-deux-guerres, l’écriture économique a toujours porté des jugements moraux sur l’obligation, le sacrifice, la justice, la responsabilité et l’organisation de la vie collective.

Quelqu’un qui accomplit l’exercice analytique sans produire de jugement moral peut posséder un diplôme en économie, enseigner l’économie ou publier des modèles économiques, mais cette personne fonctionne davantage comme un analyste que comme un véritable économiste. La pensée économique est inséparable des questions normatives, car tout système économique distribue différemment les opportunités, la souffrance, le pouvoir et la dignité.

En même temps, le pire économiste est celui qui produit des jugements moraux tout en restant inconscient des présupposés, des biais et des fondements moraux qui sous-tendent ces jugements. Un économiste incapable de reconnaître ses propres biais, de les réviser ou d’interroger les hypothèses intégrées à son cadre d’analyse risque de confondre une préférence historique avec une vérité universelle. Ce n’est pas de la neutralité. Ce sont des présupposés inconscients présentés comme de la science.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe